Τηλεμάχεια


Tēlemacheia





Cette exposition se veut une relecture hommage de l’oeuvre de mon père, Michel Boisvert. L’objectif de ce projet n’a pas été de faire une rétrospective par trop systématique et passéiste, car c’est une pulsion de vie qui a animé ma démarche. Je me suis posé en tant que fils qui s’interroge sur son héritage et qui cherche à le comprendre, le transformer et le transmettre. Ce sont ici les premières esquisses d’une enquête portant sur un corpus trop vaste et diversifié pour être aisément cerné qui vous sont présentées. Une unité éclectique a été tentée dans la réunion d’archives, de photographies et de sculptures. Si la présentation des oeuvres cherche à représenter l’aspect brut de son approche, la sélection a été guidée par la volonté d’exposer l’aspect à la fois tragique et lumineux de son univers.

Mon travail s’est donc partagé entre la recherche et l’expérimentation. D’une part donner vie à des archives élimées et d’autre part faire du nouveau pour entrer en relation et créer du sens. Oeuvrer à une relecture de certaines oeuvres de mon père à travers l’image photographique tout en me confrontant à la matière pour faire surgir des formes nouvelles et les offrir en support à ses créations. Tirées de mes fouilles dans ses archives sont des oeuvres qui sont présentées tel quel, rongées par le temps, mais dont le potentiel signifiant est ainsi décuplé. Afin de ne pas rester prisonnier de la virtualité de l’image j’ai tenté une incursion dans l’espace sculptural qui est celui de mon père, toujours en cherchant à y faire surgir ma voix propre.  


Ulysse est allé écumer les frontières du monde connu, affronter au loin les mystères parfois meurtriers qui peuplent ces franges. Tout au long de son périple, il fut à la merci des dieux, qui en alternance le sauvent et l’assaillent.

Télémaque a sillonné les mers à sa recherche, tant pour le retrouver que pour apprendre à le connaître. La question qui l’anime pourrait se résumer ainsi : À quoi reconnait-on qu’on est le fils de son père, outre le nom? Interpolée dans l’Odyssée, la Télémachie est le récit du voyage d’un fils vers son père.


Michel Boisvert : https://www.jam.quebec/


Arkhès (2023)

Projet archéofuturiste qui s’inscrit en continuité avec Le vol des astres (2015) réalisé en collaboration avec l’intelligence artificielle de Midjourney et celle de Photoshop. Les images ainsi générées ont été captées par le procédé du collodion humide, technique qui date de 1850 et qui crée une image unique sur verre. Cette exploration artistique poursuit plusieurs objectifs. Le premier était d’esquisser une préoccupation quant à la civilisation occidentale, le pouvoir créateur qui l’habite, sa soif inextinguible d’exploration, mais aussi l’ombre de sa mortalité.

Le deuxième objectif était de donner une valeur d’unicité à ces images qui sont des variantes parmi des milliards d’autres crées artificiellement par l’IA. J’ai cherché non seulement à leur donner une pesanteur physique, mais aussi changer leur statut et les transformer en archives fictives à l’aide desquelles un récit semble se dessiner tout en restant indéterminé. Les défauts visuels imprévisibles et aléatoires impliqués par le procédé donnent une organicité et voilent, mais pas tout à fait, les origines numériques des images. Ce sont ces défauts qui confèrent un degré de plausibilité à ces archives fabriquées.

Anatomie du monument
Pour une statuaire du déclin



Le présent comme seul horizon




Ce projet cherche à exploiter le potentiel métaphorique de l’installation. Comme il représente un écart considérable par rapport à la pratique artistique dans laquelle il s’inscrit, il pose peut-être davantage d’interrogations qu’il n’en résout. À l’origine du projet s’inscrit la volonté de traiter de la notion d’occupation (intégrale) de l’espace, de la transformation d’un lieu donné et de l’expérience que peut en faire le visiteur. L’interrogation de base était à savoir comment évoquer une idée par la création d’un lieu.

La tentative de réponse que représente ce projet procède par translation, par transplantation. Un lieu s’est déplacé dans un autre, découpé par l’espace de ce dernier qui devient en quelque sorte un réceptacle. Ainsi, une sorte de jardin minimal se retrouve dans une salle d’exposition et en recouvre toute la surface. Le pari étant de faire en sorte que ce déplacement, ce croisement d’un lieu dans un autre puissent générer du sens, bien que libre et mobile. Ainsi, on pourrait dire que ce projet est un espace métaphorique. La métaphore est un déplacement ; le déplacement de la signification première des mots par leur recombination pour générer un sens, sinon nouveau, du moins autre. Ce projet est donc une métaphore qui, plutôt que d’utiliser des mots, utilise la matière et l’espace. Le sens de la métaphore qui est à l’origine de l’idée de ce projet concerne le temps, ainsi que notre rapport à ce dernier. C’est en quelque sorte une incarnation du présentisme tel que théorisé par l’historien François Hartog. Cette relation à un temps rompu, où l’on s’est débarrassé du passé et de l’avenir, pour ne vivre que dans un présent perpétuel. La poursuite du temps s’est figée et nous sommes maintenant prisonniers de la minceur du présent. Il est intéressant de mentionner cette idée, mais sans toutefois insister, car le projet que proposé est trop vague pour y associer un discours précis. D’ailleurs, le seul indice clair menant à cette interprétation de la métaphore se trouve dans le titre du projet.

Construction artificielle faite de matériaux naturels, ce paysage installatif est aussi simulacre. Il est d’ailleurs agencé en une composition assez graphique, ce dont on s’aperçoit mieux lorsqu’on l’observe en surplomb (investissant une pièce du sous-sol, l’installation est visible à partir du rez-de-chaussée du local d’exposition, ainsi que du puit de lumière qui donne sur le trotoir à l’extérieur). Le présent comme seul horizon est une proposition artistique qui oscille donc entre installation et représentation, ce jardin est une image (vivante) dans laquelle on peut pénétrer. Le croisement de ces deux régimes cherche à mettre l’accent sur l’aspect symbolique du lieu et de ses composantes. Il y a cependant une certaine ambivalence à savoir si on observe la réplique d’un lieu existant ou bien un lieu générique, inventé. Comme si le choix n’était pas marqué entre métaphore et reconstitution historique. En outre, cette hésitation contribue peut-être à présenter ce projet comme une énigme, pas tant dans son contenu que dans sa nature. On se demande non seulement que signifie ce que je regarde? mais aussi qu’est-ce que je regarde? On peut établir une certaine familiarité formelle avec les travaux de la Boyle Family présentant des moulages de différents sols sous forme de tableaux. Cependant l’intention motivant leurs travaux est à l’inverse du projet ici présenté. Les membres de ce collectif cherchent à rompre le lien entre les mythes, les oeuvres du passé, entre la culture donc, et les fragments de lieux qu’ils présentent. Comme si pour avoir un regard neuf il fallait en retirer les référents culturels, en somme le déshumaniser... Aussi, leurs travaux se situent clairement dans le domaine de la re-création puisqu’ils sont créés à partir de lieux existants. Du fait de la nature installative, le projet qui nous concerne actuellement partage peut-être plus de points communs avec l’oeuvre Riverbed d’Olafur Eliasson ou encore davantage avec A forest of lines de Pierre Huyghe. La notion de transformation, voire de création d’un lieu est au centre de ces projets artistiques. Leurs interventions correspondent respectivement à la re-création du lit rocailleux d’une rivière dans un espace de galerie et à la création d’une jungle dans l’opéra de Sydney.

À l’instar de ces deux oeuvres, Le présent comme seul horizon cherche à proposer une expérience au visiteur qui peut se déplacer librement dans l’installation. Part de cette expérience est olfactive, car l’herbe humide embaume l’espace d’exposition. Le lien très particulier qu’entretient le sens de l’odorat avec la mémoire est sollicité pour contredire le concept de présentisme cité plus haut. Les odeurs sont reconnues pour faire émerger des souvenirs involontaires, qui à leur tour contredisent l’idée d’un présent perpétuel habitable. Le temps est un continuum dont les horizons se croisent constamment. Avant que la science n’établisse de lien entre mémoire et odorat, Marcel Proust s’intéressait à cette problématique avec toute la force de son intuition. « Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir. »